Ce que la cuisine de Guy Savoy nous apprend.
Là où le monde se tait
Pour aborder la question du silence, Guy Savoy évoque d’abord le silence des paysages.
Du désert africain qu’il a eu l’occasion de vivre et de traverser. Des longues randonnées dans la montagne enneigée. De ces espaces où le regard porte loin et où les bruits semblent s’effacer d’eux-mêmes.
La neige, le sable, l’étendue du ciel, la lumière qui change lentement : tout semble appartenir au même mouvement calme. Le silence ne vient pas s’ajouter à la beauté du lieu. Il lui appartient.
Peut-être est-ce pour cela que ces paysages marquent si profondément ceux qui les traversent. Ils donnent l’impression d’un monde qui n’a rien à prouver, rien à accélérer, rien à expliquer.
Mais la cuisine, elle, n’a rien d’un désert…
Elle est mouvement, chaleur, précision, organisation, tension parfois. Les gestes s’y succèdent rapidement, les cuissons se surveillent à la seconde près, les plats doivent être servis au moment exact.
Et pourtant, on retrouve ce goût du silence dans la cuisine de Guy Savoy.
Non pas comme une conséquence naturelle du lieu, mais comme une intention. Une manière d’habiter la cuisine qu’il a lui-même choisie et installée.
« Dans une cuisine, le silence ne signifie pas l’absence de sons, mais l’absence de bruits, il ne signifie pas l’absence de paroles mais l’absence de cris ».
L’art de la mesure
Le bruit perturbe.
Il bouscule l’attention.
Il introduit une tension inutile.
Le silence, lui, met de l’ordre.
Les gestes deviennent précis.
Les paroles restent mesurées.
Lorsqu’un cuisinier pose une casserole, c’est avec délicatesse. Lorsque l’on se parle, on s’adresse les uns aux autres avec politesse, sans jamais oublier « Monsieur » et « Madame ».
Rien de tout cela ne relève du hasard : c’est la manière dont Guy Savoy souhaite que l’on travaille dans sa cuisine.
De cette exigence naît une atmosphère particulière, faite de calme et de concentration. Le bruit s’efface, et ce qui demeure alors s’apparente au silence : non pas un vide, mais une forme d’harmonie.
Et une forme de beauté.
Celle qui naît lorsque tout trouve naturellement sa place
Ce mot de beauté mérite que l’on s’y arrête.
Pour Guy Savoy, cette beauté ne se limite pas à l’assiette qui arrive devant le client. On pense souvent à l’harmonie des couleurs, à la précision du dressage.
Mais il existe une autre beauté, plus discrète, qui naît du travail lui-même.
La beauté d’un geste juste.
La beauté d’une équipe qui travaille avec fluidité.
La beauté d’une cuisine où l’on ne ressent ni agitation inutile ni tension brutale.
Cette beauté-là tient à l’attention que chacun porte à ce qu’il fait et à ceux avec qui il travaille.
Dans ces conditions, le silence devient presque une matière invisible qui relie les personnes entre elles.
Il permet l’attention.
L’attention aux produits.
L’attention aux gestes.
L’attention aux autres.
Cette attention ne s’arrête bien sûr pas aux portes de la cuisine.
Car un restaurant ne se résume pas à ce qui se passe derrière les fourneaux. Il est aussi un lieu d’expérience pour ceux qui viennent s’y asseoir, le temps d’un repas.
Le temps du spectacle
Guy Savoy aime comparer une salle de restaurant à une pièce de théâtre en train de se jouer.
Un repas, dit-il, réunit les trois caractéristiques de la pièce classique : unité de temps, de lieu et d’action.
Tout se déroule dans un même espace, pendant un temps limité, autour d’une succession de gestes et d’attentions qui forment une sorte de partition collective.
La cuisine prépare.
La salle accueille.
Les plats arrivent, disparaissent, se succèdent.
Et comme au théâtre, chaque représentation est différente.
Dans la salle, les voix, les rires et les silences s’invitent différemment à chaque table.
Certaines tables ressemblent à une scène de comédie : elles sont animées par la joie d’une rencontre ou d’une célébration. Les conversations se croisent, les rires éclatent, et les plats sont partagés dans une atmosphère vive et chaleureuse.
D’autres tables, au contraire, évoquent un théâtre plus intimiste. Les acteurs y vivent le repas dans une forme de silence complice, pleinement présents à ce qui se passe devant eux : la saveur d’un plat, un regard échangé, le rythme du service.
Les maîtres d’hôtel le savent bien. Ils s’ajustent à chaque table, n’hésitant pas à engager la conversation avec certains convives, tandis qu’ils se font presque invisibles auprès d’autres.
Ici aussi, le silence est une manière de laisser chaque moment trouver sa juste tonalité, comme les silences en musique font respirer la mélodie.
La beauté en partage
Lorsque pour finir j’ai demandé à Guy Savoy ce qui disparaîtrait si le silence quittait la cuisine, sa réponse a été immédiate.
« Si le silence disparaissait de la cuisine, disparaîtraient avec lui la civilité, le calme, la concentration et aussi, une certaine forme de beauté ».
Cette réponse résonne bien au-delà de la cuisine.
« Chez nous, la beauté est le privilège de tous ; elle doit être partout », dit Guy Savoy.
Elle est dans la beauté des lieux, bien sûr, à la Monnaie de Paris ; dans l’assiette ; mais aussi dans tout ce qui entoure le repas : la salle, les produits, la précision du service, la vaisselle pensée pour chaque plat, les tableaux d’art sur les murs, l’élégance discrète du personnel.
Le silence en fait aussi partie. Peut-être est-ce là, finalement, l’un des ingrédients invisibles de la grande cuisine.
Il n’est pas seulement une condition de travail.
Il est aussi une manière de se tenir dans le monde.
Un silence qui n’efface rien.
Un silence qui permet simplement aux choses d’apparaître.
guysavoy.com
radiofrance.fr/franceculture/podcasts/a-voix-nueRegarder les vies
Reconnaître ce qui compte

