Éloge de la curiosité — Yves Coppens
Je suis en vacances à Vannes.
Et comme souvent lorsque je découvre un lieu, j’aime savoir quelles vies s’y sont écrites.
C’est ainsi que j’ai retrouvé le nom d’Yves Coppens, né ici en 1934 et mort en 2022.
Je dois reconnaître que la préhistoire ne me passionne pas particulièrement. Mais les parcours de vie, eux, m’intéressent toujours.
Et celui d’Yves Coppens a de quoi impressionner : scientifique au parcours remarquable, professeur au Collège de France, il est devenu une figure de renommée internationale. Il codirige notamment l’expédition internationale au cours de laquelle Lucy est découverte en Éthiopie en 1974.
Pourtant, ce ne sont ni les titres ni la notoriété qui m’ont donné envie de m’attarder sur lui.
C’est autre chose, de plus simple : cette qualité qui semble avoir guidé toute sa vie.
La curiosité.
Enfant, Yves Coppens s’intéresse déjà aux mégalithes du Morbihan, notamment aux célèbres alignements de Carnac.
Pourquoi ces pierres sont-elles là ? Qui les a dressées ? Qui vivait ici avant nous ?
Il passe ses vacances à La Trinité-sur-Mer. Puis, un été, sur la plage de Kerbihan, il aperçoit un os dans la terre. Il commence à creuser. L’os en rejoint un autre, puis un autre.
Et le petit garçon passe presque tout son été à dégager patiemment le squelette, tournant le dos à la mer et aux jeux de plage.
Au bout de cette fouille passionnée : une vache.
Le geste était déjà là : creuser, observer, chercher à comprendre
Quelques années plus tard, un ami de son grand-père l’emmène sur un site gaulois du golfe du Morbihan, où affleurent des milliers de tessons de poterie. Il sillonne bientôt les côtes à la recherche de traces anciennes. Avec un camarade de La Trinité, il ne se contente pas de les repérer : il les mesure, les dessine, les photographie.
La curiosité est déjà devenue méthode.
Certaines passions d’enfance disparaissent, d’autres ne nous quittent jamais.
Elles deviennent parfois une vie.
La sienne le conduira bien loin du Morbihan. Devenu paléoanthropologue, Yves Coppens multipliera les expéditions en Afrique à la recherche des traces de nos lointains ancêtres, jusqu’à devenir l’un des grands spécialistes mondiaux des origines de l’homme.
Sa curiosité ne s’est pas seulement nourrie de découvertes. Elle s’est aussi exercée dans cette règle essentielle de la science : accepter que les faits obligent parfois à revoir ce que l’on croyait établi.
Yves Coppens a longtemps défendu une théorie sur le rôle de l’Afrique de l’Est dans l’évolution humaine. Puis de nouvelles découvertes sont venues la contredire. Il a alors revu son hypothèse.
Car être curieux, ce n’est pas seulement vouloir savoir. C’est aussi rester disponible à ce que le réel vient nous apprendre, même lorsqu’il bouscule nos certitudes.
C’est peut-être aussi cela, la curiosité : accepter de regarder une seconde fois.
Avec les années, nous accumulons des connaissances, mais aussi des certitudes. Nous savons comment sont les autres, ce que nous aimons, ce qui est bon pour nous.
La curiosité introduit une petite brèche.
Et si ?
Et si cette personne ne ressemblait pas à l’idée que je m’en suis faite ?
Et si je posais à mes parents une question que je ne leur ai jamais posée ?
Et si, à soixante ans, je pouvais encore découvrir une passion ?
Et si j’avais tort ?
Dans mon métier de biographe, je mesure chaque jour le pouvoir d’une question.
Parfois, une personne raconte un souvenir évoqué cent fois. Puis une question légèrement différente fait surgir un détail, une émotion, une histoire jusque-là restée dans l’ombre.
La curiosité n’est pas l’indiscrétion. Elle est une forme d’attention à l’autre.
Lorsque je pense à Yves Coppens, je reviens finalement à l’enfant du Morbihan devant ses pierres.
Voir quelque chose. S’étonner. S’approcher. Chercher à comprendre.
Et recommencer.
Nous grandissons en pensant qu’il nous faut davantage de réponses. Peut-être faudrait-il surtout veiller à ne pas perdre nos questions.
Et continuer, quel que soit notre âge, à demander au monde :
Pourquoi ?

