Une rencontre inattendue
Il est des livres qui viennent à vous sans qu’on les cherche.
Parfois, ils vous trouvent dans un lieu improbable. Comme une aire d’autoroute. Un endroit bien trivial pour une si belle rencontre.
Pourtant, a priori, le décor ne s’y prêtait pas : un retour de vacances, une pause, un café, quelques pas pour se dégourdir, en bande-son le bruit du flux des voitures, les cris des enfants qui ont besoin de mouvement après les heures de route… Rien de très exceptionnel ni de très mémorable. Sauf que…
J’aperçois, parmi quelques attractions destinées aux touristes en quête de détente, un stand de livres. J’éprouve un bref instant, je dois l’avouer, un sentiment d’incrédulité… Mais Je m’approche. Forcément. Un homme aimable me dit : ‘Vous pouvez en prendre un. » Cette phrase magique me laisse entrevoir la configuration renouvelée de l’autoroute sur laquelle je me trouve. La vision est réjouissante : des conducteurs apaisés, accompagnés de passagers lecteurs concentrés, tout aussi tranquilles, dans un habitacles silencieux… J’apprends également que les livres sont distribués par la société d’autoroute. C’est une opération de communication, certes, mais qui a une âme. J’en profite, ce n’est pas si fréquent.
Je baguenaude dans le rayon, ce sont tous des livres de poche qui ont connu un succès d’édition. J’hésite. J’entrouvre quelques pages, je lis quelques lignes. Mon choix se porte vers Le roitelet, de Jean-François Beauchemin. Je ne connais pas l’auteur mais le titre me dit quelque chose, j’ai dû en entendre parler, les mots entrevus me plaisent.
« Un homme vit à la campagne avec sa femme Livia, son chien Pablo et le chat Lennon. Depuis l’enfance, il partage aussi son quotidien et ses questionnements, sensibles et profonds, avec son frère cadet, schizophrène. Ici se révèlent, avec une indicible pudeur, les moments rares d’une relation unique, teintée tout autant d’inquiétude que d’émerveillement au monde ».
Le livre repose ensuite, en paix, quelques jours dans mon sac, jusqu’à la prochaine escale estivale : un autre lieu, à la campagne, fait de nature et de silence.
Dès les premières pages, l’enchantement
J’aime la brièveté des chapitres. La prose de Jean-François Beauchemin vous enveloppe, vous happe. C’est un livre qui se lit en douceur, comme il a été écrit. Je n’ai jamais ressenti cette sensation, difficile à décrire, au début. Mais oui, la douceur, c’est le mot juste, celui qui me convient. Les critiques parlent de délicatesse. C’est vrai.
C’est un livre qui ressemble à un bel ouvrage, tissé avec soin. On ne peut que s’émerveiller d’une telle grâce, d’une telle beauté et s’étonner même d’un tel savoir-faire.
Ce texte ne cherche pas à séduire. Les mots de Jean-François Beauchemin se posent, sobrement, avec la légèreté d’un oiseau sur le sable d’une plage, en effleurant à peine le sol. L’écrivain nous parle de la vie quotidienne, de la manière dont l’amour et la souffrance se tissent dans des moments fugaces mais intenses. C’est ce qui fait la force de ce livre : sa capacité à saisir l’humain dans toute sa fragilité, sa tendresse, ses zones d’ombre et de lumière. Il explore des sentiments profonds, des expériences humaines intimes, sans précipitation. Ce calme, ce regard lent transforme le quotidien en un lieu sacré, où chaque détail, chaque relation, devient important. Il nous montre que la beauté ne réside pas dans l’extraordinaire, mais dans la capacité à voir la beauté dans l’ordinaire. C’est une écriture sans fard, sans ornement. Dans cette simplicité, elle parvient à créer un monde intérieur qui vient rentrer en résonnance avec celui du lecteur.
Et puis, il y a ces fulgurances d’écriture, ces phrases qui sont comme des ricochets sur la page, faisant vibrer l’âme bien après leur passage.
Je suis régulièrement touchée par des façons d’écrire mais celle de Jean-François Beauchemin m’a émue autrement.
Alors, j’ai cherché à connaître un peu mieux l’écrivain, pour tenter de saisir la force si particulière qui émane de ces pages. Il ne s’agit pas d’analyse littéraire, ce n’est pas mon métier, mais je me suis simplement demandée : comment fait-on pour écrire comme ça ? Quelle est la source ?
L’écrivain
En baguenaudant cette fois-ci sur la toile, j’ai d’abord appris que Jean-François Beauchemin était un auteur québécois célèbre -cela va de soi au regard de son talent-, et que Le roitelet, qui a connu un grand succès d’édition en 2023, n’était pas une autofiction. Le journaliste qui l’interviewait semblait aussi surpris que moi. Depuis les Grecs pourtant, on sait qu’il y a le vrai et le vraisemblable. J’avais cru lire une histoire vraie — sans doute parce que chaque émotion, chaque détail résonnait avec une justesse infinie. Mais j’aime l’idée de l’avoir lu sans rien en savoir, vierge de toute représentation, prête à n’accueillir que les mots.
Parmi les nombreuses informations glanées, trois m’ont particulièrement éclairée. Elles m’ont permis de mettre des mots plus justes sur ce que je ressentais à la lecture.
En préambule, il y a bien évidemment, avant toute chose, un talent immense nourri d’un travail exigeant.
Il y eut une rencontre brutale avec la mort : une grave maladie, un coma, une longue rééducation. Jean-François Beauchemin en est sorti différent. Pas de vision mystique : il est athée, certain que tout s’arrête quand tout s’arrête. Ce qui l’a bouleversé ? Comprendre que les autres sont plus importants que soi : « Ce sont les autres qui m’ont permis de survivre. » On le sent dans ses personnages — humains ou animaux — jamais réduits à des archétypes. Leur vie intérieure palpite, reflet d’une empathie immense, d’un regard attentif à l’intime, nourri depuis l’enfance par un goût profond pour les questions de l’âme.
De cette proximité avec la mort, il dit aussi être revenu avec la joie. Depuis, il n’a plus regardé la vie de la même façon. Pour lui, ce n’est pas une simple idée, il le sent dans sa chair. Dans son cœur. C’est ainsi qu’il l’exprime. Le calme s’est installé en lui et les choses simples lui ont semblé désormais plus importantes. Il s’est dit : »Si je reviens, c’est pour regarder la beauté là où elle est ». Et cela se sent.
Enfin, il aime les mots, depuis l’enfance, leur musique, leur cadence. Dans chaque phrase, il entend une mélodie. Et nous aussi, à la lecture. On perçoit que chaque mot, chaque silence a trouvé sa place.
Il résume merveilleusement son travail : « Les mots et l’esprit. Je suis devenu ce genre d’écrivain ».
Il y a dans ce livre, dans cette écriture, une leçon silencieuse : ce sont les détails, les liens ténus, les gestes minuscules qui rendent la vie digne d’être vécue. Et quand je referme le livre, je me sens un peu plus consciente, un peu plus attentive, un peu plus prête à accueillir les beautés ordinaires qui, sans doute, m’échappent encore trop souvent.
En fin de compte, Jean-François Beauchemin ne raconte pas seulement des histoires. Il nous rappelle que l’émerveillement se niche dans le quotidien et que les mots, bien choisis, peuvent nous apprendre à voir le monde autrement.
Lire Le roitelet, c’est comme tendre l’oreille à la musique de la vie. Chaque mot murmure quelque chose que l’on croyait connaître, mais que l’on n’avait jamais vraiment entendu.